In memoriam

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In memoriam

Message  Abyssinien le Mar 16 Avr 2013 - 9:31

In memoriam

Evoquer ton souvenir une ultime fois,

se souvenir, revivre les moments de communion, exécuter tes dernières volontés.
Des ordonnances selon lesquelles, ton corps sera transféré au crématorium.
Ensuite, tes cendres isolées dans l’urne, seront transférées dans le columbarium,
avant d’être dispersées au-dessus du Mont valérien proche. Voilà
ce que l’officier chargé de la cérémonie funèbre avait annoncé à l’assistance
réunie dans la salle bleue du funérarium de Rueil-Malmaison. Alors qu’une
mélodie prégnante s’échappait d’un haut-parleur et imposait une ambiance
solennelle, je me suis remémoré l’être cher que tu as été et que je côtoyais
pour la dernière fois.
Aussi, en ce jour de la Toussaint, le flot de mes pensées écloses dans l’instant où tes résidus se volatilisaient vers le ciel, vogue-t-il en ta direction, à travers les mots chargés de reprendre, reconstituer et restaurer le fil de nos anciennes conversations.
J’avais neuf ans à l’époque. L’homme
que je suis aujourd’hui, n’a rien oublié.

«— Mamie, j’ai un secret, et tu ne
devineras pas quoi.

— Impossible, Miguel tu ne peux rien me cacher, je
sais tout et je vois tout.

— Tu dois connaître alors le lieu où vont les morts ?
— Ça, je n’en sais rien, étant encore vivante. Et, je
ne connais aucun revenant »

Angoissants sont les moments où se réveillent encore en moi ces réalités: ne plus te voir, ne plus t’entendre, ne plus te sentir et ne plus te toucher. Je suis en proie au désarroi de ton éloignement,
car d’anciennes et insatiables envies ressurgissent et m’assaillent, éveillées
par la sensation d’être si près de toi : te regarder, t’écouter, te humer et te
palper.

Tes grands yeux bleutés, ton teint basané, l’harmonie de tes traits, ton front à demi-recouvert par des mèches très brunes s’échappant de ton chapeau, me manquent déjà.
« — Ce doit être merveilleux là-bas. Ils doivent être en avance sur nous.
— Qui donc ils ? Où ? Et, pourquoi veux-tu que ce soit ailleurs que sous la terre ?
— C’est que je ne vois pas comment on peut vivre sous la terre.
— Eh ben, je peux te dire que sous la terre on n’y va pas pour vivre.
— Tu veux dire qu’une fois enterré l’on ne va nulle part ailleurs ?
— Peut être que oui, peut être que non »
Aussi éloignée sembles-tu, la mélodie de ta voix égaie encore mes tympans, de même que ton regard bienveillant et malicieux chatouille ma nuque. La chaleur de tes accolades, l’éclat de ton sourire et ta démarche me rappellent encore ta présence.

« — Je vois que tu ne sais pas tout dans la vie.
— Une chose est certaine mon grand, j’en saurai
toujours plus que toi.

— Ce n’est pas si sûr que ça.
— Qu’est-ce que tu pourrais donc savoir et que j’ignore ? »
Adieu l’artiste ! Toi qui possédais le sésame du monde merveilleux de l’imaginaire, où tu m’invitais, en te
transformant tantôt en clown, tantôt en magicienne ou père Noël.

Avocate émérite, tes remarquables plaidoiries étaient souvent nécessaires pour m’absoudre des sentences visant les fautes commises par le diable que je pouvais être.
Suite à ton absence mes jours ont été vidés de leur âme et mes nuits peuplées d’images insolites. Au cours d’un songe, un pigeon voyageur m’apporta une missive sur laquelle était écrit :
ADIEU ! C’était l’avant-veille de l’annonce de l’effroyable nouvelle. Faut-il croire aux rêves ?

«— Je sais où ils vont les morts.
— Ah bon ! Et comment le sais-tu ?
— Mon secret! C’est par lui que je sais.
— On dirait que tu me caches des choses, toi.
— C’est plutôt toi qui es cachotière !
— Qu’est ce qui te fait dire cela ?»
A la maison ton ombre avait rapidement
comblé le vide de ton absence. J’étais envahi par une émotion sourde lorsque je pensais à ta chambre où régnait désormais une atmosphère étrange, entretenue par les volets clos. En effet le silence qui y planait contrastait cruellement avec l’éclat de ton sourire éternel sur ta photo bien encastrée dans son écrin
bleu. Des feulements émouvants venaient par moments perturber cette ambiance ;ta chatte éplorée avait en effet pris pour trône la valise que tu as oublié d’emporter, espérant peut-être ton retour. Il y a tant de souvenirs dans cette maison, tant de témoignages d’une vie révolue.
Le volume des plis débordant de ta
boîte aux lettres augmentait chaque jour, attestant ton inscription aux abonnés absents et la sonnerie de ton téléphone toujours en service laissait penser qu’exister dans un répertoire téléphonique confère une immortalité certaine.

« — Je sais que tu sais que les morts vont quelque
part, mais tu ne veux pas le dire.

— Et pourquoi donc je ne le dirais pas, si j’en savais
quelque chose ?

— Parce-que tu es sans doute avec eux.
— Avec qui donc, diable !
— Ceux qui vivent dans l’au-delà.
— Ah je vois !
Comme ceux qui peuplent les pages de tes bandes dessinées»

Un jour, ta copine Germaine était venue
à la maison et elle m’avait pris dans ses bras. Alors j’avais ressenti tes
étreintes qui m’avaient tant de fois réchauffé l’âme et le corps.

Entre nous il y’ avait tant de choses
qui me manqueront pour toujours

Sans me dire au revoir tu t’en es
allée, sans doute pour éviter de me faire de la peine. Dis-toi que retarder une
échéance ramène seulement à déplacer son effet mais le résultat reste le même.

« — Avoue que
tu es une espionne

— Il ne manquait plus que ça !
— Un jour je te
le dévoilerai, le vrai

— Un jour, un jour, et pourquoi pas maintenant ?
— Parce que je sais au moins une chose que tu ignores
— Un jour il sera trop tard dis-toi bien»
Ma peine est lourde de tant de
choses… Je cherche une consolation.

Je me rappelle qu’un jour, mon
camarade de classe, Moussa originaire du Sud du Mali
, m’avait dit : « Tu sais, dans mon village natal, quand la Grand-mère décède
les petits-enfants font la fête le jour de l’enterrement. Toute la journée, ils se baladent dans le quartier en chantant et en mimant la défunte, dans une ambiance franchement joyeuse ».Et, d’ajouter : « Là-bas,

on ne dit pas mourir pour ceux qui laissent au monde une descendance, on dit
qu’ils sont partis à l’ouest»

Tous les défunts ne sont pas des morts
C’est cela mon secret Mamie !
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Re : In memoriam

Message  Clématite le Mar 30 Déc 2014 - 15:17

C'est très beau texte... Amor vincit omnia.
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