Lecture expresse

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Message  Philippe Pinel le Jeu 17 Jan 2019 - 17:06

Bonjour. J'ai besoin d'une lecture rapide et surtout d'un retour sur le fond.
J'aime bien/ j'aime pas ça ça ça. C'est génial / je n'ai rien compris
Les / le / la personnage l'histoire la chute.
Tout ce qui est orthographe / mise en page / grammaire etc on n'en parle pas
le fond rien que le fond.
Merci

BizouX et à bientôt.
Philippe
Spoiler:

TITRE

Pratiquement impossible de communiquer avec elle. Elle avait désappris à parler à force d’être seule et de fuir les hommes. Je ne dirais pas un fauve, mais plutôt un animal apeuré et affamé. C’est Mimosa qui a créé le contact. J’ai déchargé les fardeaux de genets, et je les ai laissé discuter le temps d’un aller-retour en courant à la ferme des Bruyères. Il y a un protocole pour accueillir les survivants, les errants. Il faut se prémunir des attaques, des pillards et des fous. Ils sont de plus en plus rares, mais ce protocole doit être respecté pour éviter d’introduire un individu dangereux dans la communauté. C’est arrivé plusieurs fois par le passé de faire face à un homme envoyé en repérage pour une horde de débiles dégénérés qui en voulaient à nos stocks de nourriture et aux femmes. Ils ont été tués. Tous.
Je l’ai trouvé terrée comme une bête, à la jonction de la Bruyère et du Lourdon, au-dessus de la Goutte Claire. Elle se désaltérait en surveillant les alentours. Moi je descendais depuis l’ancienne carrière par le chemin en lacet, avec mon ânesse Mimosa. Chargés toutes les deux comme des bourriques, de fagots de genêts à balai. J’avais prévu de revenir par le Saut du Perron, pour admirer les gorges de la Loire depuis ce promontoire. Au moment du grand chambardement, les vannes du barrage de Villerest étaient grandes ouvertes et le sont restées depuis. Je n’ai pas connu ce site avant la construction du barrage, je suis Lyonnaise, mais je pense qu’il a quasiment retrouvé son aspect originel. Depuis maintenant dix ans, la végétation reprend progressivement ses droits.
C’est une jeune femme d’une trentaine d’années, d’origine maghrébine. Dans un souci d’intégration, ses parents lui ont donné un prénom français. À Bron, ça claque un prénom français pour s’intégrer. Surtout qu’avant le grand chambardement, elle n’était pratiquement pas sortie de sa banlieue lyonnaise où les mesquins l’avaient intégrée sous le sobriquet de « la Bretonne ».
Elle a passé très vite l’examen d’entrée au paradis des rescapées. L’absence de capacités à échanger, à verbaliser, relevait à l’évidence d’une solitude et d’une peur prolongées. Et la difficulté à lui faire accepter de la nourriture a plaidé en sa faveur. Elle n’était pas arrivée là pour la bouffe. Mimosa a fait le boulot. Elles ont été laissées ensemble, sous surveillance distante. Pas qu’elle me mange mon ânesse quand même.La confiance n’exclut pas le contrôle. Une semaine, et Mimosa a ramené ce fantôme de fille, squelettique et hagarde, mais mâchouillant une barrette de larves au miel, recette d’Emyel.

2019 avait été une année calamiteuse, printemps pluvieux, été caniculaire, automne sans pluie sauf dans le sud où les pauvres gens s’en sont pris plein la gueule pour pas un rond. L’hiver a été aussi sec que l’été. En janvier 20 on peut dire que dans certaines régions il n’avait pas plu depuis presque un an. Les réserves d’eaux étaient limites. Entre boire et se chauffer le cul il a fallu choisir, surtout que le gouvernement pour encourager les économies d’énergie a sur-surtaxé les watts. Gaz, électricité, carburant, bois. Restriction d’eau pour les populations. Les lobbys de l’agroalimentaire ont promis d’alimenter la nation en bouteilles plastiques pour pas cher. Début février les rivières étaient à l’étiage nucléaire. Plus suffisamment d’eau pour refroidir les réacteurs. Tout ça, ce sont les infos dont je me rappelle. Mi-février réchauffement climatique oblige, on s’est mangé une chute de température verticale. Je m’en rappelle. C’était la Saint Valentine. Et nous étions deux Valentine. Mon amoureuse m’a dit :

Vient Erwan, on va rentrer, ça pèle.

On est revenu chez notre maison, à pied depuis la ville. Ça a pris des siècles j’ai l’impression. Le temps d’arriver, on avait du gel sur les cils et les sourcils. On s’est marré. Le poêle à bois tournait à fond. J’ai regardé le barothermomètre intérieur extérieur calendrier heure lune, manquait que l’horoscope. -40°C.

Mumu ! Il déconne le trucomètre. Ça dit -40°C.
Pas possible. Pas ici. En plus il n’y a pas vent. Attend on va voir.

Elle a rempli un verre d’eau, et m’a entraînée dehors, sous la lune. Elle a jeté en l’air l’eau qui s’est figée et glacée, avant de retomber en glaçons sur le perron, et d’éclater en une myriade de petits diamants.

Si début février 2020 la population de Villerest avoisinait les cinq mille âmes, en mars les survivants se comptaient les yeux dans les yeux, émergeant d’un hiver polaire avec des évènements de froid que même le trucomètre de Mumu ne mesurait pas. Je crois que l’on est passé sous les – 60°C. Les centrales nucléaires avaient été mises à l’arrêt par défaut d’eau. Plus de lumière, plus d’eau courante, plus de relevage dans les égouts, plus de chauffage, plus d’eau potable, et bien sûr plus de communications. L’Internet, la télévision et la radio ont disparu. Avec Mumu nous avons eu de la chance. On louait un studio chez des vieux ultras bobos. Toilettes sèches, poêle à bois, récupérateur d’eaux de pluie, fosse septique avec lagunage roseaux grenouilles canards en sortie avant renvoi à l’égout. Ils nous ont acceptés comme locataires parce que nous étions un couple de ...végétariennes. Ils nous l’ont dit en signant le bail. Ils ne supportaient pas l’idée de devoir accueillir chez eux des « bouffeurs de cadavres ».
On s’est occupé d’eux. Nous nous sommes organisés pour survivre ou essayer de le faire dans une pièce de soixante mètres carrés, attenante à la cuisine. Pour préserver la chaleur du poêle et la chaleur humaine. Corvée de bois, de glace, de chiottes par groupe de deux ou trois selon la force, la charge et les affinités. Les deux anciens avaient un stock impressionnant de conserves en bocaux et légumes secs. Quand ils ont voulu accueillir d’autres naufragés, j’ai dit que c’était terminé. Que nous avions atteint un seuil critique au-delà duquel la maison, ses stocks et ses équipements devenaient juste un sursis avant de nous renvoyer tous et toutes dans le froid, la faim et de toute façon la mort. On n’a pas eu le temps et l’envie, ni la force de faire un débat de bien-pensance sur le devoir moral et la générosité. Des gens sont morts de froid et de faim sur le palier de la porte. On mourait sur notre seuil. Des tas de gens sont morts pour que je vive. Les pauvres vieux, ils n’ont pas passé l’hiver. Je crois qu’ils sont morts de tristesse ou de désespoir, ou de froid. Je ne sais plus. Mumu s’est blessée avec une écharde lors d’une corvée de bois. Septicémie foudroyante sur un sujet affaibli sans l’ombre d’une trace d’antibiotique. Un matin elle a poussé un cri, une écharde de vingt centimètres dans le ventre. Les yeux agrandis par la stupeur et la douleur, en quittant mes bras. La nuit suivante elle a poussé son dernier souffle. Trois rescapés de plus auraient pu être accueillis, mais à part les corps congelés disséminés dans la propriété il n’y avait plus personne à accueillir. Tous les survivants du village et sans doute de la région ou du pays avaient géré de la même manière avec plus ou moins de générosité ou d’égoïsme.
La même règle tacite est conservée. Les réserves de nourriture, d’eau, de bois, l’habitat, permettent d’accueillir un nombre très limité de personnes.
En récupérant cette fille, je savais qu’elle entrait dans les quotas. Femme, jeune, apte à la survie. Et en l’aidant à se déshabiller pour la décrotter, je me suis dit qu’elle entrait aussi dans mes propres critères. Un magnifique sac d’os qui ne demandait qu’à se remplir.
Il n’y a que les nouveaux qui ont droit à un bain chaud. La ressource n’est pas suffisante pour gaspiller ni l’eau ni le bois, mais les gens récupérés en ont vraiment besoin. Un décrassage efficace, et la mise en apesanteur dans une infusion de bardane et de bourrache sont tellement régénérants, apaisants, que ce n’est pas un luxe. C’est le premier stade de l’intégration dans la communauté. Tous ne restent pas. Il en est qui se retape, mais qui ont du mal avec les règles de vie. Ils pensent qu’ils pourront trouver des endroits où la vie est comme avant. Je n’en sais rien objectivement, mais je pense qu’il n’existe plus, le monde comme avant. Dans la ville d’à côté, à Roanne, une fois le dégel arrivé, il n’y avait aucun survivant. Tous les gens sont morts de froid, de faim ou se sont entre-tués, ils avaient même commencé à se bouffer entre eux. Dans les villes, sans électricité, avec des températures sibériennes les chances de survie sont nulles. Les seuls citadins qui ont survécu sont ceux qui ont quitté les villes, comme Erouanne.

Je lui ai rasé le crâne avec un couteau Guy Degrenne estampillé Laguiole revisité coupe chou .
C’est obligé ?
Oui. C’est mieux.
Avec mon sourire de travers, et d’un geste rapide je passe ma main sur mon propre crâne rasé en même temps qu’elle sur le sien.
C’est pour l’hygiène. Ça repoussera. Si tu as de la vermine sur la tête, ça se verra et ça pourra être éliminé. Pareil pour l’intimité.
C’est comme en taule.
Non. Ici tu peux te barrer quand tu veux. Si tu veux rester pour te retaper avant de repartir, il faut que tu acceptes les règles. Juste le temps de ton séjour. Si tu ne veux pas, tu termines de te décrasser, tu reprends tes haillons et tu te barres. De toute façon, quel que soit ton choix, profite du bain, c’est le premier et le dernier.
C’est toi qui dois m’épouiller le dindon ?
J’éclate de rire. Il y a des codes linguistiques qui ne sont pas en usage ici. Ça la met un peu en rogne.
Qu’est-ce qui te fait marrer ?
Sexe. Ton sexe. Qui va examiner ton sexe ? Tu le feras toi-même avec un miroir. Avant il y avait Géraldine, mais elle est partie. Elle était assistante vétérinaire avant...avant je ne sais pas comment tu appelles ça. Moi je dis le « grand chambardement », d’autres parlaient de « fin du monde », « d’effondrement », de « catastrophe »…
Vétérinaire ?
Elle s’est assise dans la baignoire. Elle est chauve, le visage hâlé, un corps presque blanc squelettique et musclé. Des yeux ronds et grands encadrent son nez fin et busqué. Sa bouche est dessinée de travers, une sorte de rictus quand elle parle. Comme si juste la moitié de son visage parlait. Je corrige en insistant sur la nuance.
Assistante ...vétérinaire.
T’as pas assistante dentaire non plus ?
Si. Enfin non. Il y en avait une, Enoura, mais elle n’est plus là.
Vous n’avez pas de médecins ou d’infirmières ?
Les compétences des unes ou des autres sont assimilées, de manière à savoir tout faire ou presque. Cela permet d’être remplaçables et autonomes. Un peu. Il faudrait des gens qui connaissent les insectes, les plantes sauvages, les champignons, les lichens, le jardinage également pour améliorer et pérenniser les ressources alimentaires.
Erouanne éclate de rire.
Tu mets les insectes dans les ressources alimentaires. Ne m’invite pas à manger chez toi. Ça fait plus de trois ans que j’en bouffe.
Je la regarde un peu interloquée. Un sourire aux lèvres.
Tu veux un biscuit d’Emyel ? Pour terminer ton dernier bain, je peux t’en offrir un. Ça te dit ?
Ha oui ! Ils sont trop bons.
Elle prend une barrette dorée. Et se regarde manger avec plaisir et ironie. Elle doit le voir dans mes yeux ou mon sourire.
Qu’est-ce qui te fait marrer ?
C’est bon ?
Hummmm !! Torride !
Son intonation sous-tend une connotation sexuelle innocente qui me trouble quand même.
Du miel, une farine de fenouil sauvage et...des larves. Ce sont les larves qui donnent cette texture moelleuse. Il y a moyen de bien manger. C’est pour ça qu’il faut échanger les connaissances et les compétences, si maigres soient-elles. Si tu connais quelque chose sur les insectes ou quoi que ce soit, partage, tu en recevras plus que ce que tu as donné.
Je t’en rendrai mille plus chaud que braise.
Hein ?
Face au miroir, elle s’est ré enfoncée dans son bain jusqu’aux oreilles. Ses yeux rient.
Louise Labé. C’est une poétesse du moyen âge, genre chaudasse.
Je ne sais pas si elle me provoque pour voir, ou si elle me drague ou si c’est juste comme ça. Mais le hasard n’existe pas vraiment.
Quel rapport ?
Baise m’encor, rebaise moi et baise-moi
Donne m’en un de tes plus savoureux
Donne m’en un des tes plus amoureux
Je t’en rendrai mille plus chauds que braise.
C’est le début d’un poème qu’elle a écrit. C’est tout ce que j’ai retenu, parce que c’était vraiment osé pour l’époque. La sienne et la mienne. Au collège c’était pas mon truc la poésie.
Au moyen âge, « baiser », ça veut dire « faire un baiser ».
Je sais. — elle m’a fixée droit dans les yeux — baise-moi.
Je l’ai baisée, je crois que le miroir s’en souviendra.


Depuis toutes ces années le temps de réfléchir, imaginer, spéculer n’a pas fait défaut. Qu’est-ce qui s’est passé ? En définitive qui le sait. La guerre nucléaire et son légendaire hiver qui dure de mille ans a été éliminée. Les hivers sont sibériens et durent trois à cinq mois selon. Il y a la possibilité d’éruptions volcaniques nombreuses et puissantes. Nourah, une prof d’histoire-géo a une théorie intéressante qui met en relation la masse des calottes polaires sur le manteau de l’écorce terrestre. Pour elle la disparition de ce poids aux deux pôles, et sa répartition sur la masse des océans, a créé des mouvements de l’écorce. Ce qui aurait déclenché des tremblements de terre et des éruptions volcaniques. Des ras de marée gigantesques. Mais ici la terre n’a jamais tremblé. C’était au début. Elle passait son temps à la médiathèque du village, au lieu de bosser à virer les cadavres, qui commençait à puer. Un jour elle a disparu. Les rares petits groupes de nomades qui sont venus à l’approche du village, n’ont jamais évoqué, d’où qu’ils viennent, le moindre évènement sismique ou tellurique. Il y a eu des avis passionnés sur les extraterrestres et les tempêtes magnétiques. En définitive, depuis maintenant une dizaine d’années, je crois qu’il n’y a personne d’autre. Au cours du printemps tardif qui a suivi ce premier hiver glacial, il y a eu des traces d’avions dans le ciel. Cela n’a pas duré très longtemps. Il n’en est plus apparue depuis. Pas de bruits d’avions de chasse, de coucous ou d’hélicoptère.

Erouanne m’accompagne dans mes tâches au quotidien. Je suis sa porte d’entrée pour son intégration dans la petite communauté. Qu’elle soit une femme d’origine maghrébine bisexuelle n’intéresse personne. Il faut qu’elle participe à produire sa bouffe, son chauffage, son habitat, sa santé, ses loisirs. Il faut qu’elle développe ses compétences, qu’elle les partage.

Elle me montre une étendue de Lampsane, couverte de petites fleurs jaunes et d’insectes
Ça, tu peux en ramasser, c’est assez bon. On dirait des épinards avec un goût de noisette. Les tiges contiennent un suc blanc amer et salé. Tu le frottes sur tes mains ça aide à cicatriser les petites coupures, les écorchures. Je m’en frotte les nibards quand j’ai mes règles. Ça soulage. Un peu. J’ai toujours mal aux seins quand j’ai mes règles. Ça pousse dans les friches, comme ici. Tu coupes, ça repousse.

Elle connaît plein de plantes sauvages ou redevenues sauvages, mais pas leurs noms. Elle sait juste ce qui se mange sans danger, sans trop de danger et ce qui lui a valu des douleurs, des diarrhées, des hallucinations. Leurs noms sont connus sans trop savoir ce que l’on peut en faire ou dans quelles limites, et il y a des herbiers pour assurer la mémoire et la transmission. Les bouquins, ça aide à identifier les choses, mais pas à les connaître. Les plantes, les arbres, les insectes, les champignons. Elle a passé plusieurs années dehors. Elle ne sait pas combien. Elle pense trois ou quatre ans. Elle compte en hivers. C’est le temps qui lui a fallu pour venir à pied de Bron à Villerest en se déplaçant au hasard, sans but. En évitant les groupes humains. Elle dit que ça lui a pris des siècles. Les premières années à Bron et à Lyon se sont passées à se terrer dans des caves d’immeubles, des parkings souterrains. Elle y trouvait de l’eau. Infiltration. Par contre elle n’était pas seule. Dans les villes comme dans les campagnes, mais beaucoup plus vite, les plus jeunes, les plus vieux et les plus fragiles en général sont morts de soif, de faim, de froid et de violence. La ville ne produit rien. Tout ce qui s’y trouve y a été apporté. Quand le grand chambardement a eu lieu, à Lyon, à Roanne ou à Villerest, on s’est tous tournés vers les magasins. En trois jours c’était fini, ils étaient vides. À Villerest comme dans toutes les campagnes les gens se sont barricadés, calfeutrés et ont attaqué les conserves. En ville ils se sont entre-tués pour la bouffe.


Je restais avec les types le temps d’épuiser leurs stocks et leurs couilles. J’ai pris la décision de quitter Lyon parce qu’un de mes protecteurs temporaires m’a refilé un morceau de viande qui ne pouvait être qu’humaine. La taille, la masse, la texture le goût. Le morceau qu’il m’a refilé était plus gros, que le plus gros des rats que j’aie jamais vu.

Bien sûr ce qu’elle décrivait était horrible. Et son auditoire du soir sensible, malgré les années de désastre vécu, à l’horreur du meurtre et du cannibalisme, se protège le visage les yeux les oreilles.Son public bouche ses oreilles, pleure ses yeux, grimace des moues d’horreur. Ignorer ? Ne pas se souvenir ?

Je sais, c’est franchement dégueulasse. Mais à ce moment précis, pour moi l’inquiétude n’a pas été de penser que nous en étions à pouvoir ou devoir nous bouffer les uns les autres, mais que rapidement je pouvais, que j’allais, passer au stade de tendre proie. Tôt ou tard, l’un ou l’autre allait me crimer et me dépecer pour me bouffer, et négocier ma carcasse contre ceci ou cela. La putasserie ne nourrie pas, pas plus que des fonds de boites de bouffe de chats chiens périmées. Moi qui avais toujours fui les légumes et autres choses vertes, j’en étais à me dire que j’avais peut-être intérêt à me barrer quitte à bouffer des plantes. C’est que j’ai fait. J’ai bouffé tout ce que je trouvais. C’est pour ça que maintenant je sais ce qui peut rendre malade. Ou pas. Un peu beaucoup passionnément. Il y en a une avec des fruits comme des oursins, ou des bogues de marronnier, qui m’a mangé la moitié du visage. Je suis prudente. Je n’ai mangé qu’une feuille. J’ai passé plusieurs jours de délires psychotiques, à croire que j’étais attaqué par des monstres. Remarque, je les ai tués. Tous. Pulvérisés.

Je suis éberlué. Je porte mes mains sur mon crâne et secoue la tête.

Ce que tu me décris c’est de la Datura. Il faudra vérifier dans un bouquin. Tu aurais bouffé de la Datura et tu serais encore en vie. Ce serait beaucoup de chance pour une seule personne.
Elle me singe. Les mains sur sa tête rasée qui dodeline.

Je ne suis peut-être pas seule. Même les insectes. Je ne sais pas leurs noms. Mais il y en a quelques uns avec lesquels j’aurais fait fortune il y a quelques années, tellement ils sont stimulants ou pour d’autre complètement hallucinogènes. La plupart sont infectes, mais très nourrissants. J’ai pu régler quelques menus conflits avec des ragoûts sauvage de légumes racines pimentés à la chenilles processionnaires. C’est ce que l’on appelle étouffer un conflit.

Elle éclate de rire.

Au sortir de cet hiver traumatisant, épuisée, hagarde, affamée et apeurée, la première réaction a été de vouloir donner une sépulture descente aux cadavres encore gelés entassés autour ou à l’intérieur des maisons. Beaucoup de suicidés. Pendus, fusil de chasse, taillages de veines, quelques couples allongés dehors dans des transats, côte à côte, main dans la main, des familles entières, alignées sur un canapé, face à un écran inerte et quelques verres soporifiques.
Vanité. Les morts étaient beaucoup trop nombreux. Le sol était dur comme de la pierre. Il a fallu se recentrer, se rassurer, se faire violence avant de se décider à s’organiser pour se nourrir. Les congels étaient encore pleins et congelés dedans comme dehors, idem pour les conserves en boites et en bocaux. Il y avait dans les placards des trépassés des monceaux de pâtes, de farine, de riz. Les gens avaient pillé les magasins. Les pilleurs ont été pillé. Morts de soif, de faim et de froid au pied d’une montagne de bouffe qui a sans doute fait défaut à d’autres personnes. Regrouper et compter les morts. Au début oui, mais après non. Trop nombreux.
Sous les éboulis de la carrière du Vieux Pont, il doit bien y avoir quelques milliers de personnes intimement enchevêtrées dans l’ultime enlacement.

Mimosa et moi, l’avons emmené sur la lande du Perron ramasser du genêt à balai. Elle doit travailler si elle veut manger et avoir chaud l’hiver. Tout en travaillant et discutant elle mâchouille une barre de gâteau d’Emyel.

Si vous avez des gâteaux au miel et aux larves, c’est que vous avez des abeilles.
Bravo ! Tu peux revenir en deuxième semaine.
Elles ont survécu ?
Oui, les insectes ont des ressources étonnantes, des stratégies de survies efficaces. Là où on a eu de la chance, c’est surtout qu’une apicultrice s’en soit sortie vivante. Géraldine. Elle était adorable. Ses colonies ont été décimées par le froid. Trop rapide, trop fort, trop froid. Elle n’a pas eu le temps de les mettre en hivernage. Ce sont des essaims sauvages qu’elle a récupérés au fil du temps. C’est un peu pareil pour les poules. Celles qui étaient en liberté s’en en partie sortis. La plupart des animaux domestiques sont morts. Les chiens et les chats s’en sortent mieux que les autres. Il n’y a plus aucune vache. Il y a des moutons et des cochons qui ont survécu et qui sont retournés à l’état sauvage. Mimosa, je l’ai trouvée dans un centre équestre, enfermé dans la grange à foin, pour son bonheur la toiture était faible. Partiellement écroulées sous la neige. Il avait un goutte-à-goutte qui lui a permis de boire, par contre il aurait pu mourir de froid. Tous les chevaux du centre sont morts.
Vous faites comment pour la viande ?
Éliminée ! Tu viens de te faire éliminer ! On n’en mange pas. Pas besoin. On a tout ce qu’il nous faut. Quand tu fais de l’élevage, en plus de cultiver ta bouffe pour toi, il faut aussi cultiver celle de tes animaux. Il n’y a plus agriculteurs, tout au plus pourrait-on parler de jardiniers de plus en plus avertis. Il n’y a plus de gasoil dans les véhicules, et pas d’électricité pour pomper celui qui pourrait se trouver dans des cuves des supermarchés dont on ne sait pas où se trouvent les accès. Il n’y a aucun animal de bât.
Et Mimosa ? Elle ne pourrait pas tirer une charrue ?
Elle non. Mais toi si. Tu es bien charpentée. Puissante. Tu voudrais cultiver quoi dans ton champ ?
Tu me vois tirer une charrue ?
Si tu penses imposer ça à un animal, surtout un animal aussi sensible que Mimosa, c’est peut-être que tu penses que tu vaux plus que cette bête ? Elle peut souffrir à ta place ? C’est ça ?
Ça va, c’est bon. On redescend dans les tours. Toi ça fait dix ans que tu vis ça. Moi ça fait quelques jours. Vous avez eu le temps de vous construire une philosophie de vie, de vous adapter à votre situation, à votre environnement. Moi ça fait dix ans que je survis, à bouffer tout ce qui traîne pour ne pas crever. À me geler dans des ruines l’hiver. Je n’ai plus de briquet depuis deux ans. J’ai essayé d’allumer du feu comme dans les films. Ça m’a donné chaud, mais pas de flamme. Vous avez du feu, vous l’allumez comment, votre feu ?
Comme dans les films. Mais il y a toujours un foyer avec des braises, pour ne pas recommencer à se prendre chaud à chaque fois qu’il est question d’utiliser du feu. Il y a une nouvelle dimension qui a pris corps, qui nous était totalement hermétique avant le grand chambardement. C’est la préservation de la ressource. Avant, nous aurions dû faire attention aux ressources naturelles qui n’étaient pas inépuisables, mais qu’on a épuisées quand même. Maintenant les ressources ce sont les restes de l’ancienne civilisation. Nous ne savons rien fabriquer.
Qu’est ce que tu voudrais fabriquer ?
Je ne sais pas moi. Un clou. Comment on fabrique un clou ? Pourtant il y en a besoin. Donc rien n’est jeté. Rien. Tout se récupère, se démonte, se trie, se classe. Et il faut aussi essayer de trouver comment se débrouiller quand la ressource aura disparu. Parce qu’elle disparaîtra. C’est certain.
Personne ne sait tondre un mouton, ni carder la laine, ni la filer, ni tisser, ni tricoter. L’avantage c’est que ce qui est à inventer est déjà connu.

Elle éclate de rire. La goule de travers.

Il n’y a plus qu’à ...attraper le mouton.

Nous rions ensemble de bon coeur

Le chauffage se fait avec le bois récupéré, dans toute la région, mais déjà abattu, déjà tronçonné, déjà fendu. Mais comment débiter un arbre et ses branches en simples bûches ? Comment fabriquer une scie ? Et quand aura été brûlée la ressource ? On fera quoi ? Voilà. Il faut réinventer des techniques et des technologies.

Elle avance tranquillement serpette à la main et coupe et taille dans les genets, tout en écoutant et en répondant.

Comment vous faites la bouffe ? Plus de gaz, plus d’élec. Vous avez des cuisinières à bois ?
Mais tu ne penses qu’à bouffer ?
Oui. Sinon je serais morte. Alors comment vous faites à bouffer ?
Cuisinière à bois.

Je rigole en pensant aux galères des premiers temps, et elle rit aussi.

Au début c’était les systèmes barbecues extérieurs, puis barbecues intérieurs. Ventilation, tirage, plans de cuisson. Tout a été réinventé avec beaucoup de mal. Fabriqué en briques réfractaires pour le foyer, brique de maçonnerie pour le bâti et plaques d’égout pour les plans de cuisson. L’avantage c’est que l’hiver ça chauffe aussi la maison.
C’est à son tour de rire juste avant moi. Elle essaye en vain d’assembler ses genets.

Tu as intérêt à bien réfléchir avant de la poser dis donc ta cuisinière. Je n’arrive pas à ficeler mes fagots.

Je lui montre. Je coupe une tige. Un pied dessus pour la bloquer, avec les deux mains je la vrille pour la déligner sans la casser. Et je lui tends.

Tiens. Je vais faire les liens. Toi fais les ligatures. Et charge les fardeaux sur Mimosa. La moitié pour elle, la moitié pour nous.
Elle ne pourrait pas tout porter ?
Si, mais nous on peut en porter la moitié. Tu veux lui donner toute ta bouffe ?
Tu sais parler aux femmes toi.

Je lui ai montré la glacière. C’est la cave où est stockée la glace et la neige l’hiver, pour avoir du froid pendant le reste de l’année. Une partie, la plus profonde, du côté nord, est aménagé en congélateur. Ça ne dégèle jamais. Un mur de glace. Des étagères métalliques, un petit couloir et un autre mur de glace. Pendant l’hiver, tout le reste de la cave est plein de glace jusqu’au plafond. Avec l’expérience et beaucoup de rigueur quant à l’ouverture des portes en période chaude, il n’y a qu’un quart de la glace qui fond. Les légumes frais du printemps et de l’été y sont conservés. Il y fait entre -10C° et -20C° selon la saison. Il y a beaucoup de bocaux vides et même des caoutchoucs, mais la conservation par stérilisation demande énormément de bois. C’est plus facile de congeler les légumes dans les bocaux que de les stériliser. Et de mémoire c’est meilleur. Le goût est meilleur.

Je lui ai montré le concentrateur.

Je referme les trois portes successives de la glacière, et l’emmène vers ce que je considère comme l’âme de ma survie. De ma préservation. Au départ, ce que j’appelle le concentrateur était une sorte de four solaire. Les gens qui l’ont construit devaient s’en servir pour produire de l’énergie, de la chaleur ou de l’électricité, je ne sais pas comment. Ça fonctionne toujours. Il y a des batteries dans un local. Des murs de batteries électriques empilées et reliées entre-elles. Des voyants fixes ou non, rouges, verts, jaunes. Les armes sont posées sur un râtelier et des diodes vertes clignotent, sur les armes et sur le support. Ça veut dire qu’elles sont chargées. Elles sont en état de marche. Complètement opérationnelles. Elles émettent un son très bas que l’on n’entend pas. Il y a un petit laser qui permet de savoir sur quoi on est en train de viser. On peut régler la largeur du faisceau de quelques centimètres à plusieurs mètres. On peut régler aussi la puissance et la fréquence. Un faisceau assez large, à faible puissance sur 10Hz permet de faire fuir l’animal ou la personne. On a l’impression de la voir se débattre dans un nuage de mouches, de guêpes ou de moustiques invisibles. Ça les gratte, les picote. Il suffit de s’éloigner du faisceau pour que la gène disparaisse. C’est ce qui a remplacé les Flashballs comme armes non létales pour la police anti émeute. Les miennes sont « débridées ». À pleine puissance, sur un faisceau étroit, 5Hz je pulvérise un arbre, un rocher, ou un homme. Avec le même réglage, mais avec un faisceau très large, les gens s’écroulent, ils ne peuvent même pas fuir. Ils cuisent de l’intérieur. Tout est badgé CRS 34.
Au-dessus du local à batteries, le concentrateur est une sorte de grande cuvette pleine de miroirs mobiles. L’ensemble s’oriente automatiquement sur le soleil. Je suis contente. En franchissant le seuil de la parabole, je vois que nous sommes toutes là. Crânes rasés, amaigries dans des vêtements trop grands, un rictus de paralysie faciale en guise de sourire. Nous sommes toutes contentes de nous retrouver, pour accueillir la nouvelle. Je vois Emyel, qui regarde Géraldine, qui regarde Enoura, qui regarde Erwan, qui regarde... nous sommes si nombreuses dans ces miroirs. Comment me souvenir de tous leurs noms ? Toutes nous faisons un signe de la main à la nouvelle qui salue également.

Elle s’appelle Erwan.


Philippe Pinel
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